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Revaloriser l’agriculture avec la blockchain : Agriledger

12 mins
Mis à jour par Célia Simon
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Dans ce deuxième épisode des rencontres réalisées par notre ambassadrice Isaure Courcenet, nous revenons sur le parcours et le travail de Geneviève Leveille, fondatrice d’Agriledger. Pour le premier épisode, c’est par là.

Merci d’avoir accepté cet interview, Geneviève. En préambule : peux-tu nous en dire plus sur toi et ton parcours ?

Enchantée, Geneviève Leveille, banquière réformée (rire) ! Et grande curieuse avant tout.

Je suis CEO d’Agriledger, une solution blockchain qui cherche à résoudre les problèmes de mise en réseau du secteur agroalimentaire en générant une meilleure efficacité en son sein. 

Comment es-tu tombée dans l’écosystème de la crypto/blockchain ?

Je ne suis jamais vraiment “tombée dans la crypto”. Je travaillais pour une société de fiducie identitaire, qui m’a envoyée en Afrique afin d’étudier cette chose étrange que l’on nommait “blockchain”. C’est en dînant avec des partenaires de SAP (multinationale allemande) que j’ai abordé le sujet du bitcoin pour la première fois. 

Je n’en avais pas fait grand cas jusqu’à ce que je rencontre les équipes de Stellar – très tôt, en avril 2015 – qui venait de se séparer de Ripple en janvier. R3 venait tout juste de se former à l’époque, de mes souvenirs.

De quoi était faite cette rencontre ? 

Nous nous sommes assis autour d’une problématique : comment utiliser cette technologie pour aider les jeunes femmes à avoir accès à de l’argent numérique, qui fonctionnerait sur le réseau Stellar, afin de créer une monnaie numérique uniforme et sans fluctuation. 

C’était les prémices de ce qui est plus tard devenu les Stable Coins, ou stablecoins.

Le fait que des enfants puissent avoir accès autant à des soins qu’à des cours de musique via une monnaie alternative m’a convaincue, et j’ai consacré tout l’été 2015 à l’apprentissage de la technologie sous-jacente. 

À l’automne, je fais la présentation d’Horizon 2020, examinant comment l’Identité Souveraine pourrait entrer en jeu, puis je suis contactée pour rejoindre une institution blockchain en Inde. J’y suis restée 4 mois, puis j’ai fondé Agriledger. 

Tu connais tout comme moi les “légères” frictions entre la finance traditionnelle et l’écosystème crypto. Comment vis-tu ton passif en banque – ex VP de JP Morgan Chase Bank – face à cette notion de monnaie fluctuante ? 

Parce que je viens du secteur bancaire, je n’ai pas vraiment envie de démarrer une nouvelle économie (rires). En revanche, je trouve que l’information et la data offerte par la technologie pair-à-pair peuvent faciliter et fluidifier les systèmes en apportant transparence et véracité. En raison du pouvoir des banques, je sais que l’information est cruciale pour prendre les bonnes décisions : et au moment d’investir, et au moment de payer…

Cette même logique devrait être appliquée à tous les autres secteurs indéniablement.

Quelle réflexion a donné lieu à la création d’Agriledger ?

Crois-le ou non, c’était un hackathon, tout simplement. Ceux-ci peuvent être positifs – ils permettent de dresser un tableau blanc des solutions – mais gare aux acteurs négatifs qui interviennent à la genèse des projets uniquement pour s’en approprier les fruits.

Je voulais donc hacker autour de mes deux passions : la nourriture et les voyages. 

J’ai choisi ces deux secteurs parce qu’en regardant la technologie blockchain, je savais que l’on pouvait l’utiliser partout : du crédit carbone aux voitures, en passant par l’assurance. 

Mon analyse venait d’un simple constat : 8 millions d’enfants meurent chaque année, et l’un des facteurs pouvant réduire ce chiffre est l’amélioration de l’état nutritionnel des enfants. Lorsque l’on sait que les pénuries alimentaires surviennent encore dans un monde où le gaspillage alimentaire équivaut à 1/3 de la production globale des denrées de consommation… 

600 million de personnes – 1 personne sur 10 – tombent malade après avoir ingéré de la nourriture contaminée. 40% de ce chiffre touche des enfants en bas âge. 420 000 personnes – 125 000 enfants – périssent chaque année à cause du manque de traçage sanitaire alimentaire. Même si plusieurs systèmes furent mis en place au cours des ans pour améliorer ces conditions, il y a un fossé réaliste à combler entre la théorie et l’application terrain – entre l’approvisionnement de la chaîne alimentaire et les challenges quotidiens. 

Quand on sait que 80 % de la production de nourriture vient de petits agriculteurs au seuil de la pauvreté, et que l’on peut créer un système de rémunération et de traçabilité via la blockchain, on se doit d’agir : et c’est ce qui m’a incitée à créer Agriledger. 

Peux-tu me donner un peu plus de détails sur le projet lui-même ? Combien de temps a-t-il fallu pour faire sortir l’idée de terre ? 

Il nous a fallu plusieurs années pour y arriver. Pendant longtemps, j’ai lutté avec un concept simple : comment faire pour qu’un client s’en soucie ? A l’heure actuelle, l’environnement et la répartition équitable de la santé sont les deux problématiques majeures sur lesquelles notre attention est attirée, pas le gâchis alimentaire. 

Le produit est conçu pour que chaque acteur de l’écosystème participe, et qu’à travers de cette participation, il conserve toujours la confidentialité de ses données. Au lieu du concept de transparence, qui revient souvent en blockchain, je lui préfère celui de translucidité. Nous savons que l’information est là, nous avons juste besoin de voir qui y a accès.

Comment est-ce que ce concept se traduit via la blockchain ? 

Nous commençons par comprendre ce qui est contenu dans l’aliment en lui-même – mesuré par unité, kilo, poids, volume. Ensuite, nous concevons les étapes par lesquelles il doit passer avant d’arriver en bout de chaîne de production. Enfin, nous cherchons à comprendre le re-routage et la circularité de l’aliment : il peut être utilisé comme engrais, ou transformé dans d’autres produits. Prenons le cas de l’avocat par exemple, qui peut servir dans le savon. Il s’agit vraiment d’encourager et de comprendre les dépenses pour réduire ce gaspillage.

Est-ce qu’Agriledger trace autre chose que le circuit de l’aliment et son unité de mesure ? 

Oui, nous mesurons aussi leur valeur. Si un produit est tracé, il possède de facto une plus grande valeur à la fin. La transparence est une denrée rare, et celle-ci a une valeur. 

Nous avons également la possibilité de payer tous les acteurs de la chaîne de production alimentaire : soit via un paiement anticipé, soit par virement une fois que l’aliment a atteint la fin de sa course.

Nous voulons également introduire l’idée des micro-fonds : nous comprenons la viabilité de l’individu au niveau micro et comprenons où se situe la production sur une base régulière.

Peux-tu me décrire ton quotidien en tant que CEO ? 

Bien que je ne sois pas développeur, il m’est très important de comprendre le processus de développement, et de m’adapter au marché des produits dans une démarche d’amélioration constante. 

Chaque jour est une découverte : je ne suis pas agronome, ou quelqu’un dans le secteur alimentaire, mais je dois être capable de comprendre les retours et les traduire d’un point de vue technologique et opérationnel.

Ce fut une véritable mission lors du projet Haïti et aussi en Tanzanie, de parvenir à la fois de gérer les besoins technologiques et les attentes-clients. 

Enfin, une grande partie de mon temps est consacrée au partage des connaissances : la vision, le pourquoi, la recherche de nouvelles opportunités.

As-tu rencontré des difficultés de “traduction” sur le terrain justement ?

Parfois le véritable challenge s’avère être davantage de familiariser les agriculteurs et les autres avec l’environnement de la blockchain plutôt que l’implémentation en elle-même.

Nous venons d’un cycle vicieux où pendant de nombreuses années, des entreprises leur ont pris leurs données sans restitution aucune aux agriculteurs après coup – par le prétexte d’une technologie trop complexe à appréhender. Il y a donc une première barrière de méfiance à passer.

En plus, les tabloïds sont toujours prêts à peindre une image négative de l’écosystème crypto – NFT volés, portefeuilles siphonnés, projets scam… C’est complexe d’aller à contre-courant de cette surenchère d’informations.

Comment as-tu surmonté ce challenge ? 

Nous avons créé une application très simple qui rassemble des informations auprès de scientifiques et des professionnels de l’industrie du vin. On peut l’utiliser auprès de n’importe qui, de n’importe quel groupe diversifié, et à partir de ces données, produire un NFT et leur apprendre ce que cela signifie. Nous l’avons nommé le “Crowdfield Companion”. 

Je pense que c’est un des outils précurseurs qui peut vraiment nous guider vers l’adoption massive dont nous avons besoin dans le secteur crypto-blockchain. Grâce à l’application, on peut vraiment commencer à engager les communautés et créer un pool de connaissance aisément transmissible. 

Tu parlais plus tôt du projet Haïti. Comment celui-ci a-t-il vu le jour ?

C’était un projet parrainé par la Banque mondiale pour le ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI) – pas le département agricole contrairement à ce que l’on pourrait penser, mais celui en charge de l’import-export. 

Haïti, selon SAO, produit environ 1,5 milliard d’unités de nourriture. Sur ce milliard, il n’en exporte que 25 millions, et se trouve à devoir importer 1,2 milliard pour survivre. La majeure partie est gaspillée, créeant un déficit à cause de l’importation.

Haïti représentait 40% du PIB français avant 1804. C’était l’endroit d’où provenaient le sucre, le café et le coco. Le sol d’Haïti peut réellement produire des denrées incroyables, mais son défi fondamental est l’accès au marché. Si on regarde l’instabilité politique actuelle, c’est très difficile d’exporter des matières premières.

Il est également difficile de faire passer les denrées d’un point A à un point B : gangs, instabilités géopolitiques, dangers de la route…  

Si l’on prend l’exemple de la mangue haïtienne produite par l’agriculture, celle-ci est vendue à près de 2% de son prix de vente aux Etats-Unis : en somme, 5000 fois ce qui a été payé à l’agriculteur. 

En permettant au producteur d’être le propriétaire de son produit – comme un NFT – cela leur permettrait d’obtenir un certain pourcentage du revenu défini à l’avance – comme les rémunérations artistiques par le biais de Smart Contracts. 

En le numérisant, vous pouvez également commencer à éliminer la spéculation contre marché : en disposant ensuite d’un système qui remplace la devise FIAT par un autre système monétaire, on supprime alors toute spéculation basée sur une économie symbolique. 

Outre un engagement idéologique, la mise en place pratique a dû être ardue. Comment es-tu parvenue à piloter le projet ? 

En fait, j’ai fini par devoir déménager et j’ai fait un SAS. Haïti était confiné jusqu’en septembre 2019, alors que le reste du monde l’a été en 2020.

J’ai dû déménager, et me plier aux demandes de la Banque Mondiale, qui était également en soutien du projet. Comme les risques d’être kidnappé en Haïti sont élevés, ils ne voulaient pas que ce soit le cas de l’équipe. Nous avons donc dû déployer le système de loin : pour ma part, j’étais à Londres, une partie de l’équipe était en Inde, et un dernier tiers était au sol. 

Comme j’étais aveugle de ce qu’ils voyaient et de leurs actions physiques, j’ai dû apprendre leur langage, leurs codes, et faire en sorte de rendre la machine fluide. 

Grâce à ce défi, nous avons désormais un système extrêmement bien documenté. Puisque nous avons dû utiliser une méthodologie parfaite pour nous assurer que ce que nous devions livrer correspondait aux attentes, tout fut détaillé et peut être retracé pas à pas. 

Cela nous a servi à bien des égards parce que – eh bien, les gens n’aiment pas le faire, donc à mes yeux cela voulait dire qu’il fallait le faire.

Peux-tu partager avec nous ton souvenir le plus marquant de cette aventure ?

Il y a une image, que je vais partager avec vous, des agriculteurs et de nos équipes-terrain. Nous ne pouvions pas être en Haïti, en plein essai avec le système des ananas. Sur la photo, vous pouvez voir les jeunes femmes suivre mon chef projet, et l’assister à mettre en place le système et l’ingéniosité dont ils ont dû faire preuve pour faire tenir les QR codes en place en plein milieu des plantations. 

Comment êtes-vous parvenus à mettre ces QR codes sur les fruits ?

*rires*

C’était une problématique amusante, on ne savait pas comment faire tenir les QR codes sans qu’ils ne glissent, ce qui aurait nuit à l’intégralité du processus de traçabilité. 

J’ai donc pris une photo d’un ananas – acheté en Malaisie – et j’ai cherché des solutions à domicile de l’autre côté du globe. Ma manière de résoudre le problème était tout simplement par de la bonne ficelle, mais ils n’en avaient pas. 

Alors ils ont fini par mettre du ruban adhésif sur l’ananas pour faire fonctionner tout le système.

Comment as-tu vécu ce rapprochement avec les locaux sur le terrain ? 

J’ai vécu des moments très forts pour moi. Là bas, j’ai pu rencontrer des gens profondément beaux : ils ne sont en recherche de rien, et c’est ce que j’aime avec les haïtiens. Ils sont authentiques, travailleurs et toujours pleins d’espoir. Avoir l’opportunité de témoigner de leur détermination était vraiment incroyable, et ma grande tristesse est de ne pas être en mesure de pleinement faire fonctionner cette technologie à leur service. 

Jusqu’à ce que cela se produise, nous continuons et continuerons à nous battre.

Nous devons rééquilibrer notre monde en donnant à ces personnes des chances égales de survie : le métier d’agriculteur devient une race en voie de disparition à l’échelle mondiale, parce qu’on ne leur permet pas de subvenir à leurs besoins simplement par l’usufruit de leur labeur.

Que penses-tu de la solution des aliments cultivés in vitro par exemple ? 

J’en ai vu, des aliments cultivés en labo : cela ne se passe pas par miracle. Il faut du soleil, de la terre, de l’énergie. Si c’était la voie optimale, nous n’aurions pas besoin de jardins.

Nous devons vraiment réfléchir à ces choses et ré-évaluer la façon dont nous pouvons aider les gens à re-devenir agriculteurs. 

Quelle est la prochaine mission que va entreprendre le projet Agriledger ?  

En ce moment même, nous clôturons un projet avec une organisation appelée Solidaridad, basée en Tanzanie. Nous allons travailler avec du café, du coco et du thé, puis nous examinerons l’avocat et les bananes.

Notre objectif doit être de devenir un fournisseur de logiciel de traçage. Ce qu’Haïti nous as appris, c’est que nous devons permettre aux agriculteurs d’être facilement rémunérés et d’aider leurs produits à atteindre rapidement les marchés. Maintenant, nous regardons la façon de mettre en évidence l’empreinte carbone – ou la compensation carbone – crée par ces agriculteurs, et les aider à générer plus de valeur autour de leurs données mais également de leurs marchandises. 

Nous cherchons activement à nous associer à la fois à des porteurs de projets de crédit carbone et à des universités, et nous sommes en pourparlers avec un certain nombre de nations souveraines en Afrique ainsi qu’avec plusieurs municipalités aux États-Unis.

En allant à la convention CES de Las Vegas, as-tu trouvé de quoi alimenter cette initiative ?

Eh bien, je t’ai trouvée toi ! *rires*

En vérité, je n’avais pas d’objectif clair si ce n’est de connecter avec l’écosystème : il y a une communauté en plein essor dans notre secteur, et celle-ci n’est pas prête d’aller nulle part.  

Le défi consiste à créer des systèmes mieux construits et à faire en sorte que les réglementations comprennent comment cela fonctionne. 

Ce que je voulais, c’était mieux comprendre en quoi consistait cet événement et ce qui se disait sur les problèmes actuels que nous avons autour de l’agriculture régénérative.

Peux-tu nous dresser un état de l’art sur ce sujet pour l’année 2023 ? 

La conversation porte essentiellement sur le rôle du crédit carbone mis en relation avec celui de l’agriculture, et sur la possibilité de repenser les Accords de Paris via d’autres technologies accélératrices – comme celle des Registres Distribués. 

Je n’ai pas trouvé beaucoup de solutions innovantes permettant de nous conduire jusqu’au net zéro, mais les déraillements de 2022 ont provoqué une prise de conscience accrue et une compréhension des grands enjeux à venir.

Des derniers mots avant de nous laisser, Geneviève ? 

J’aimerai recentrer le véritable défi de notre écosystème : savoir comment monétiser la technologie tout en préservant la souveraineté des données à ceux qui les possèdent, à but justement de valorisation.

J’ai beaucoup d’espoir pour cette industrie. Je pense que tout le Web3 – arrêtons d’appeler cela le Web3, mais plutôt la Quatrième Révolution Industrielle. Il est trop limitatif, et ne prends pas en compte l’IOT et l’I.A. Il y a un regain d’enthousiasme pour l’IA d’ailleurs, et nous devrions mettre à profit cette technologie dans notre écosystème.

Faisons une boucle en avant, et non deux pas en arrière. Notre industrie en sortira grandie.

À propos de l’auteur

Isaure Courcenet est connue dans le milieu pour avoir été en charge des partenariats pour Paris Blockchain Week, mais aussi contributrice pour d’autres évènements tels que le Metaverse Summit, le Salon de la Blockchain du Ministère de l’Intérieur et la Salon de l’Intelligence Artificielle du Ministère de l’Intérieur. De même, lors du Forum Economique Mondial 2023 à Davos, elle a représenté BeInCrypto en tant qu’ambassadrice de notre média.

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