Certaines actualités crypto disparaissent parfois sans laisser de trace. Des articles remettant en question l’influence des communiqués de presse sponsorisés ont discrètement été retirés des principaux sites crypto, ne laissant que peu de preuves de leur publication.
En parallèle, des milliers d’annonces promotionnelles continuent d’inonder le secteur, façonnant les narratives, influençant les marchés et brouillant la frontière entre journalisme et publicité.
Le réseau caché qui alimente la FOMO
Chainstory a analysé 2 893 communiqués de presse diffusés entre le 16 juin et le 1er novembre 2025. Grâce à un étiquetage de sentiment piloté par l’IA et une classification des risques, croisés avec des listes noires comme CryptoLegal.uk, Trustpilot et des flux d’alerte aux arnaques, le rapport indique notamment que :
- 62 % provenaient de projets à haut risque (35,6 %) ou d’escroqueries avérées (26,9 %).
- Les émetteurs à faible risque ne représentaient que 27 % des communiqués.
- Dans certains segments spécifiques, comme le cloud mining, le contenu d’arnaque ou à haut risque représentait environ 90 % des communiqués.
Le ton du contenu était fortement promotionnel :
Sponsored- Neutre : 10 %
- Exagéré : 54 %
- Démesurément promotionnel : 19 %
L’analyse du type de contenu souligne également la banalité d’une grande partie de la couverture :
- Modifications de produits ou mises à jour de fonctionnalités mineures : 49 %
- Annonces de listings sur les exchanges (spam) : 24 %
- Événements d’entreprise majeurs (financement, fusions-acquisitions) : 2 % (58 communiqués)
Sur cette base, les chercheurs ont conclu que ces dynamiques créent une « boucle de légitimité fabriquée ». Ainsi, des projets douteux achètent des placements garantis sur des dizaines de sites, y compris des portails financiers grand public, des encarts et des agrégateurs crypto spécialisés.
Cette visibilité permet à ces projets d’alimenter des sections « Vu sur », exploitant la reconnaissance pour générer une certaine FOMO chez les investisseurs particuliers.
Les titres sont volontairement bourrés de mots à la mode comme « Révolution pilotée par l’IA » ou « RWA Game-Changer », des expressions que les équipes de rédaction rejetteraient probablement si elles étaient examinées de près.
Les budgets de communication pèsent plus que les faits
L’écosystème rappelle par ailleurs les dérives de la TradFi. En effet, les données de la SEC montrent que les communiqués de presse étaient à l’origine de 73 % des stratégies pump-and-dump sur les penny-stocks OTC de 2002 à 2015.
Dans la crypto, l’effet est amplifié, avec des bots de trading algorithmiques qui surveillent des mots-clés comme « partenariat » ou « listing », ce qui déclenche automatiquement des ordres d’achat.
Cela donne lieu à une hausse des prix à court terme, souvent suivie de baisses inattendues dès lors que le projet ne répond pas aux attentes initiales.
Pour compliquer davantage la situation, la réglementation FTC pour la publicité native exige une divulgation claire. Dans les faits, de nombreuses rubriques « Communiqué de presse » sur les sites crypto paraissent neutres, effaçant la stigmatisation du contenu sponsorisé et donnant l’illusion d’une validation indépendante.
Les investisseurs particuliers interprètent souvent la présence de contenu sur des domaines de référence comme une preuve de légitimité.
Qui contrôle les informations sur la crypto ?
Les conclusions de Chainstory ont d’abord été reprises dans les médias crypto, avec des articles publiés sur TradingView, KuCoin, MEXC et d’autres sites. Pourtant, des articles clés ont disparu sans explication chez plusieurs d’entre eux.
- Investing.com – précédemment intitulé « Les communiqués de presse crypto dominés par des projets à haut risque, selon l’étude Chainstory ».
- CryptoPotato, qui avait dénoncé la transformation des services de distribution en « produit payant ».
Il n’y avait ni erreurs 404 ni avis. Les articles étaient simplement effacés des recherches et de l’archive.
Comme l’a constaté BeInCrypto par email, des sources indiquent qu’un dirigeant d’une société impliquée dans cet écosystème du « pay-to-play » a contacté ces médias, évoquant des erreurs supposées de données ou un parti pris.
Certaines équipes éditoriales ont obtempéré, révélant ainsi une vulnérabilité plus générale : l’influence des annonceurs sur l’indépendance éditoriale.
Il est important de préciser que la plupart des sites crypto s’appuient fortement sur les revenus issus de la distribution de communiqués de presse, notamment pendant les marchés baissiers ou lorsque les budgets publicitaires sont plus limités.
On peut donc raisonnablement supposer que des rapports critiques menaçant cette source de revenus pourraient entraîner des suppressions discrètes ou une autocensure éditoriale.
« Je ne m’occupe pas du quotidien du site ou de l’éditorial. Je dois me renseigner à ce sujet », a répondu Yuval Gov de CryptoPotato à la demande de commentaires de BeInCrypto.
Nadav Dakner et Chainwire au cœur du sujet
Au cœur de cet écosystème de communiqués de presse sponsorisés se trouve Nadav Dakner, cofondateur et PDG de Chainwire (MediaFuse Ltd.), qui propose une « couverture garantie » sur des sites crypto et TradFi.
Sponsored« Diffusez vos actualités crypto & blockchain avec une couverture garantie dans les médias de référence du secteur », peut-on lire sur le site de Chainwire.
Une source proche du dossier a déclaré à BeInCrypto que Nadav serait à l’origine du retrait des articles.
Chainwire reproduit les pratiques mises en avant par Chainstory : la syndication à des dizaines de médias en échange de visibilité, souvent utilisée pour influencer le comportement des investisseurs particuliers.
Malgré les critiques, Chainwire conserve une forte influence :
- La société a été désignée « Meilleure PR Wire » lors des CoinGape Awards 2026 (2 février 2026).
- Elle affiche de solides évaluations sur G2 pour les campagnes de 2025.
Les précédentes initiatives de Dakner apportent par ailleurs une perspective supplémentaire sur la situation. Il a cofondé MarketAcross et InboundJunction et a été impliqué dans l’ICO de Gladius Network en 2017, qui avait levé environ 12,7 millions de dollars en ETH.
La SEC a conclu un accord avec Gladius en février 2019 pour des violations relatives à l’émission de titres non enregistrés, exigeant des remboursements et l’enregistrement, mais sans infliger d’amende en raison de l’auto-divulgation.
Sponsored SponsoredGladius a été dissoute plus tard la même année sans s’être totalement conformée, laissant les investisseurs sans compensation.
Des documents judiciaires de l’affaire Gladius v. Krypton Blockchain Holdings (2018) décrivent Dakner comme celui responsable de la mise en relation de Gladius avec Krypton Capital (fondée par Ilan Tzorya). InboundJunction figurait dans le livre blanc en tant que partenaire marketing/relations publiques.
Certains articles présentent Dakner comme le CMO de fait et investisseur. Des enquêtes publiées par FinTelegram et CryptoTicker (octobre 2025) signalent une proximité avec des circuits de financement liés à des réseaux de fraude plus étendus, impliquant des personnalités telles que Gery Shalon, Vladimir Smirnov et Gal Barak.
Il est important de noter que ces liens sont indirects, puisqu’aucune charge n’a été retenue contre Dakner.
Chainwire a également été confrontée en 2025 à des accusations distinctes de pratiques abusives, dont des campagnes « test » non rémunérées et l’abandon de partenaires éditeurs.
Il n’existe toutefois aucun lien direct entre Dakner ou Chainwire et les suppressions d’articles de Chainstory.
Néanmoins, le chevauchement des écosystèmes et du calendrier soulève des questions sur l’éventuelle influence de relations commerciales dans l’étouffement de reportages critiques.
Les acteurs discrets qui influencent le marché crypto
Les recherches de Chainstory dévoilent un marché où la crédibilité peut s’acheter, se manipuler ou disparaître discrètement. Lorsque des analyses critiques disparaissent des archives, cela accentue l’opacité et la légitimité fabriquée qui ont motivé les préoccupations initiales.
Pour les investisseurs particuliers qui évoluent dans l’environnement crypto, lequel est particulièrement porté par l’engouement et le buzz, la prudence reste de mise. La vérification par le biais de données on-chain, de sources indépendantes et la conscience de la dépendance aux revenus des relations publiques sont essentielles pour ne pas tomber dans le piège du modèle « pay-to-play ».
Dans cette véritable guerre de l’information, qui sévit en permanence dans la crypto, les modifications les plus discrètes — suppression de posts, archives modifiées, analyses effacées — peuvent être les plus révélatrices, témoignant des leviers subtils qui forgent la perception, le sentiment, et in fine, l’évolution des marchés.
Chainwire n’a pour l’heure pas donné suite à la demande de commentaire de BeInCrypto.
La morale de l’histoire : Au pays de la crypto, chaque mot est à double sens.